Sommaire
- L’évolution du bonus-malus écologique vers un impôt de rendement
- 2008-2017 : l’âge d’or de l’équilibre budgétaire entre bonus et malus
- 2018 : le succès de la prime à la conversion déstabilise la taxe carbone
- 2019 : le divorce budgétaire officiel entre recettes du malus et dépenses du bonus
- 2020 : suppression du compte d’affectation spéciale (CAS) et versement au budget général
- 2020-2025 : l’explosion des recettes fiscales du malus sans contrepartie écologique
- Bilan comptable : combien le malus auto a rapporté vs combien le bonus a coûté
- Ce que signifie la fin du lien financier pour la légitimité du malus automobile
- La contradiction fondamentale d’une fiscalité punitive et rentable
- Questions fréquentes (FAQ)

L’évolution du bonus-malus écologique vers un impôt de rendement
Le malus écologique a été créé en 2008 comme la moitié d’un tout. L’autre moitié était le bonus écologique : une aide financière pour l’achat de véhicules peu polluants. Les deux formaient un système fermé, où l’un finançait l’autre. Chaque euro de malus payé par l’acheteur d’un véhicule polluant servait à aider l’acheteur d’un véhicule propre. Le mécanisme était conçu pour être budgétairement neutre : pas de coût pour l’État, pas de profit non plus.
Dix-huit ans plus tard, cette symétrie fondatrice a entièrement disparu. Le lien budgétaire entre malus et bonus a été coupé en 2020. Le bonus lui-même a été externalisé vers les certificats d’économie d’énergie en 2025. Et le malus est devenu l’une des recettes fiscales les plus dynamiques du budget de l’État, avec des projections dépassant les 4 milliards d’euros en 2027 — sans qu’un centime ne soit fléché vers la transition écologique automobile.
« Le malus écologique sur les voitures était censé financer les bonus écologiques. Aujourd’hui, les Français payent 1 milliard de malus écologique, et il y a 400 millions d’euros pour financer l’électrification des véhicules : ce n’est pas équilibré. Une partie de la somme vient dans le grand tout pour financer d’autres politiques. » — Agnès Pannier-Runacher, Ministre de la Transition écologique, 2025
Cette transformation n’a pas eu lieu en un jour. Elle s’est déroulée en plusieurs étapes, chacune présentée comme un ajustement technique, jamais comme une rupture de principe. Cet article retrace cette histoire en suivant l’argent.
2008-2017 : l’âge d’or de l’équilibre budgétaire entre bonus et malus
Le dispositif du bonus-malus écologique a été institué par l’article 63 de la loi de finances rectificative pour 2007, avec une entrée en vigueur au 1er janvier 2008. Dès l’origine, le législateur a créé un véhicule budgétaire dédié pour garantir le lien entre les deux : le compte d’affectation spéciale (CAS) « Aide à l’acquisition de véhicules propres ».
Un compte d’affectation spéciale est un instrument budgétaire qui isole une recette fiscale et la réserve à une dépense identifiée. En clair : l’argent du malus ne pouvait servir qu’à financer le bonus et la prime à la conversion. Il ne pouvait pas être détourné vers d’autres postes budgétaires. Le CAS garantissait une étanchéité entre les recettes du malus et le budget général.
Le CAS était structuré en deux programmes. Le programme 791 finançait les bonus pour l’achat de véhicules propres. Le programme 792 finançait les primes à la conversion pour le remplacement de véhicules anciens polluants.
Pendant les premières années, le système a fonctionné comme prévu — mais pas comme espéré. Le succès du bonus a été tel que les dépenses ont dépassé les recettes. En 2008, le CAS a affiché un déficit d’environ 200 millions d’euros. Les Français se sont massivement réorientés vers des véhicules éligibles au bonus, ce qui a fait exploser les dépenses sans augmenter proportionnellement les recettes du malus. Le gouvernement a dû ajuster les barèmes à plusieurs reprises pour rééquilibrer le compte.
De 2009 à 2017, le CAS a fonctionné dans un équilibre relatif, avec des ajustements annuels des barèmes pour maintenir la neutralité budgétaire :
| Période | Recettes malus | Dépenses bonus + prime | Solde CAS | Statut |
|---|---|---|---|---|
| 2008-2017 | 200-400 M€/an | ≈ équivalent | Quasi-équilibré | ✅ CAS actif |
| 2018 | 597 M€ | Exp. (>800 M€ prime) | Excédent technique | ⚠️ Rupture |
| 2019 | 493 M€ | 326 M€ (bonus seul) | +167 M€ | ⚠️ Découplé |
| 2020-2024 | 630 M€ → 2,2 Md€ | En baisse constante | Excédent massif | ❌ CAS supprimé |
| 2025-2027 (proj.) | 2,2 → 4,4 Md€ | ≈ 0 € (bonus externalisé) | 100 % budget général | ❌ Impôt de rendement |
Cette mécanique d’équilibrage était le cœur du système : le malus servait à financer le bonus, et le barème du malus était ajusté pour que les recettes couvrent les dépenses. Le durcissement annuel du malus avait une justification budgétaire claire et une légitimité environnementale visible : plus de malus = plus de bonus = plus de véhicules propres.
2018 : le succès de la prime à la conversion déstabilise la taxe carbone

L’année 2018 a été le point de rupture. Le Plan Climat de juillet 2017 a considérablement élargi le champ de la prime à la conversion. Les conditions d’éligibilité ont été assouplies, les montants augmentés, et le dispositif a connu un succès fulgurant : les dépenses au titre de la prime à la conversion ont explosé, atteignant plus de 800 millions d’euros en crédits budgétaires selon le rapport du Sénat (PLF 2018).
Dans le même temps, les recettes du malus ont certes bondi — 596,9 millions d’euros en 2018 contre 351,8 millions en 2017, selon la Cour des comptes — mais pas suffisamment pour couvrir la totalité des dépenses (bonus + prime à la conversion). Le CAS était structurellement déséquilibré.
La Cour des comptes a noté, et le site Flot Auto l’a relayé, que le CAS avait néanmoins terminé l’année 2018 en excédent technique, grâce à la hausse inattendue des recettes du malus. Mais le déséquilibre entre les ambitions de la prime à la conversion et les capacités de financement du malus était devenu évident.
2019 : le divorce budgétaire officiel entre recettes du malus et dépenses du bonus

La loi de finances pour 2019 a opéré le premier découplage. Les crédits de la prime à la conversion ont été transférés hors du CAS, vers le programme 174 « Énergie, climat et après-mines » du budget général. Le CAS ne finançait plus que les bonus, comme détaillé dans le rapport du Sénat (PLF 2019).
Ce transfert, présenté comme une mesure technique de gestion budgétaire, avait une signification profonde : la prime à la conversion — qui représentait la composante la plus coûteuse du dispositif — n’était plus financée par le malus. Elle était financée par le budget général, c’est-à-dire par l’ensemble des recettes fiscales de l’État. Le lien entre « pollueur-payeur » (la taxe carbone) et « incitation au changement » (la prime) était rompu pour la première fois.
En 2019, le malus a rapporté 493,1 millions d’euros. Le CAS, ne finançant plus que les bonus (326,1 millions d’euros), a dégagé un excédent de 167 millions d’euros. Le solde cumulé du CAS depuis sa création a atteint 213,1 millions d’euros. Le Sénat, dans son bilan du règlement du budget, a observé que le CAS était devenu « vraisemblablement très excédentaire » — une situation paradoxale pour un compte censé être équilibré.
La Cour des comptes a noté sobrement que « le CAS est supprimé à compter de 2020 ».
2020 : suppression du compte d’affectation spéciale (CAS) et versement au budget général
L’Article 33 de la LFI 2020 sur Légifrance a supprimé le compte d’affectation spéciale « Aide à l’acquisition de véhicules propres ». Les crédits du bonus ont été transférés au programme 174, rejoignant ceux de la prime à la conversion. Les recettes du malus ont été intégralement versées au budget général de l’État.
Le Sénat a commenté cette suppression en des termes mesurés mais lourds de sens. Le rapporteur spécial (PLF 2020) a écrit qu’il « regrettait la fin du lien entre cette taxe et les aides à l’acquisition de véhicules propres », tout en reconnaissant que « cette ressource ne permettait plus de financer à elle seule les sommes en jeu ».
La justification officielle était que les dépenses d’aides à la transition (bonus + prime à la conversion) avaient atteint un niveau — 1,15 milliard d’euros en 2019 — que les seules recettes du malus (493 millions) ne pouvaient plus couvrir. Le CAS était structurellement déficitaire sur la somme de ses deux composantes. Plutôt que de durcir encore le malus pour rétablir l’équilibre, le gouvernement a choisi de supprimer le compte et de financer les aides par le budget général.
Cette décision avait une logique budgétaire. Mais elle a eu une conséquence politique majeure : le malus n’avait plus de raison d’être budgétairement limité. Tant qu’il finançait le bonus via le CAS, son durcissement avait un plafond naturel : le montant nécessaire pour équilibrer le compte. Une fois le CAS supprimé, ce plafond a disparu. Le malus pouvait être durci sans limite, puisque ses recettes tombaient dans le budget général — un budget dont les besoins sont, par définition, illimités.
C’est exactement ce qui s’est produit.
2020-2025 : l’explosion des recettes fiscales du malus sans contrepartie écologique

Libéré de la contrainte d’équilibre du CAS, le malus a été durci de manière accélérée pour devenir un impôt de rendement. Le plafond est passé de 20 000 euros en 2020 à 40 000 en 2022, 50 000 en 2023, 60 000 en 2024, et 70 000 en 2025. Le seuil de déclenchement est descendu de 138 g/km à 113 g/km sur la même période.
Les recettes ont suivi une trajectoire exponentielle. De 493 millions d’euros en 2019 (dernière année du CAS), elles sont passées à environ 630 millions en 2023, puis à une estimation de 2,21 milliards en 2025 — un quadruplement en six ans.
Pendant la même période, les aides à la transition automobile ont diminué. Le bonus écologique a été réduit à plusieurs reprises (de 7 000 euros maximum à 4 000, puis conditionné au score environnemental). La prime à la conversion a été supprimée en décembre 2024. Le bonus a été rebaptisé « coup de pouce » et externalisé vers les certificats d’économie d’énergie (CEE) en juillet 2025, n’étant plus financé par le budget de l’État.
Le résultat est un ciseau budgétaire spectaculaire. D’un côté, les recettes du malus explosent : 2,21 milliards en 2025, 3,27 milliards projetés en 2026, 4,44 milliards en 2027. De l’autre, les dépenses d’aide à la transition automobile s’effondrent : le bonus est externalisé, la prime est supprimée, les aides directes de l’État tendent vers zéro.
La ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher a elle-même résumé cette situation en 2025, confirmant ce que les chiffres montrent : l’argent du malus ne finance plus la transition. Il finance « le grand tout » du budget de l’État — un aveu rare de la part d’un membre du gouvernement.
Ce ciseau budgétaire soulève la question du caractère confiscatoire du malus : un impôt qui croît sans contrepartie environnementale directe peut-il encore se prévaloir de sa justification écologique ?
Bilan comptable : combien le malus auto a rapporté vs combien le bonus a coûté
La reconstitution des flux budgétaires sur l’ensemble de la période permet de mesurer l’ampleur du découplage.
De 2008 à 2019 (période du CAS), les recettes cumulées du malus ont été d’environ 5 milliards d’euros. Les dépenses cumulées du bonus et de la prime à la conversion ont été du même ordre — le CAS a terminé avec un solde cumulé positif de 213 millions d’euros, ce qui confirme un quasi-équilibre sur la période.
De 2020 à 2025 (après suppression du CAS), les recettes cumulées du malus ont été d’environ 5 à 6 milliards d’euros. Les dépenses d’aide à la transition automobile (bonus + prime) ont représenté une fraction décroissante de ces recettes — de l’ordre de 1 à 2 milliards sur la même période, puis zéro à partir de juillet 2025 (externalisation du bonus).
De 2026 à 2027 (projection), les recettes du malus devraient atteindre 3,27 puis 4,44 milliards d’euros — soit un total projeté de 7,7 milliards sur deux ans. Les dépenses d’aide à la transition automobile à la charge du budget de l’État seront proches de zéro.
Le solde cumulé — recettes du malus moins dépenses d’aide à la transition — est donc largement positif et croissant. Le malus rapporte de plus en plus. Les aides coûtent de moins en moins. L’excédent est absorbé par le budget général, sans fléchage vers la transition écologique.
Ce que signifie la fin du lien financier pour la légitimité du malus automobile
La suppression du CAS en 2020 et l’externalisation du bonus en 2025 ont trois conséquences fondamentales.
La première est la perte de légitimité environnementale du malus. Tant que le malus finançait le bonus, il pouvait se prévaloir d’une logique environnementale vertueuse : les pollueurs finançaient les vertueux. Cette logique était visible, compréhensible, et moralement cohérente. Depuis que le malus alimente le budget général, cette légitimité a disparu. Le malus ne finance pas la transition. Il finance les dépenses générales de l’État — les salaires des fonctionnaires, les intérêts de la dette, les opérations militaires. L’automobiliste qui paie 80 000 euros de malus ne finance pas l’achat d’une voiture électrique par un autre citoyen. Il finance le budget général.
La deuxième conséquence est la disparition du mécanisme de régulation naturel. Quand le malus finançait le bonus via le CAS, le durcissement du malus avait un plafond : le montant nécessaire pour équilibrer le compte. Au-delà, le CAS devenait excédentaire — ce qui était budgétairement anormal et politiquement visible. La suppression du CAS a retiré ce plafond. Le malus peut désormais être durci sans limite, puisque chaque euro supplémentaire tombe dans le budget général. Le passage de 20 000 à 80 000 euros de plafond en six ans n’aurait pas été possible avec un CAS en place.
La troisième conséquence est la transformation du malus en impôt de rendement. Un impôt de rendement est un impôt dont l’objectif principal est de générer des recettes fiscales, par opposition à un impôt incitatif dont l’objectif est de modifier les comportements. Le malus a basculé de la seconde catégorie vers la première. Sa justification officielle reste environnementale (décourager l’achat de véhicules polluants). Sa réalité budgétaire est fiscale (générer plusieurs milliards d’euros de recettes annuelles). La trajectoire des montants — en hausse constante, sans plafond proportionnel, avec un périmètre élargi à 72 % des véhicules neufs — est celle d’un impôt de rendement, pas d’un outil incitatif. C’est d’ailleurs cette trajectoire que documente notre analyse de la suppression du plafonnement.
La contradiction fondamentale d’une fiscalité punitive et rentable

Le malus écologique est pris dans une contradiction irréductible entre sa vocation environnementale et sa fonction budgétaire.
Si le malus est efficace — c’est-à-dire s’il réussit à éliminer les véhicules thermiques du marché neuf —, ses recettes tomberont à zéro. Un marché 100 % électrique ne générerait aucune recette de malus CO₂. Le succès environnemental est l’échec budgétaire.
Si le malus est lucratif — c’est-à-dire s’il génère des milliards de recettes —, cela signifie que les Français continuent d’acheter des véhicules polluants en nombre suffisant pour alimenter le flux fiscal. Le succès budgétaire est l’échec environnemental.
L’État ne peut pas simultanément vouloir que le malus dissuade l’achat de véhicules thermiques et vouloir qu’il rapporte 4,4 milliards d’euros en 2027. Les deux objectifs sont incompatibles. Le fait que le gouvernement projette des recettes croissantes — et calibre son budget en conséquence — révèle ce qu’il attend réellement du malus : des recettes, pas une transition.
Quand la ministre Agnès Pannier-Runacher reconnaît que le malus finance « d’autres politiques », elle reconnaît implicitement que le gouvernement a intégré le malus dans ses prévisions de recettes fiscales. Si les véhicules thermiques disparaissaient du marché — l’objectif affiché du dispositif —, il faudrait trouver 4,4 milliards d’euros de recettes de remplacement. Ce n’est pas un détail. C’est la preuve que le malus est devenu un impôt dont l’État a besoin.
Un impôt dont l’État a besoin n’est pas un impôt qui a vocation à disparaître. Et un outil fiscal qui n’a pas vocation à disparaître n’est pas un outil de transition — c’est une source de revenus pérenne déguisée en politique environnementale. Une réalité que les sources officielles elles-mêmes peinent à masquer.
Cet article est le premier de la rubrique « Financement & Fiscalité ». Il retrace la mutation budgétaire du malus de 2008 à 2025. Les articles suivants de cette rubrique approfondissent chaque étape : la suppression du CAS en 2020, l’externalisation du bonus vers les CEE en 2025, la trajectoire des recettes de 630 millions à 4,4 milliards, et la question de la nature réelle du malus (outil écologique ou impôt déguisé).
Les données budgétaires proviennent des rapports du Sénat (commissions des finances, PLF 2017 à 2020), de la Cour des comptes (bilans annuels du CAS), et des projets de loi de finances successifs consultables sur Legifrance. La citation d’Agnès Pannier-Runacher est issue de ses déclarations publiques en 2025.
Dernière mise à jour : 3 mai 2026.
Questions fréquentes (FAQ)
À quoi sert l’argent du malus écologique aujourd’hui ?
Contrairement à la promesse de 2008 où l’argent devait financer les primes de véhicules propres, les milliards récoltés par la taxe carbone vont aujourd’hui intégralement dans le budget général de l’État pour financer ses autres politiques (dette, salaires, etc.).
L’État gagne-t-il plus d’argent avec le malus ou en dépense-t-il plus avec le bonus ?
L’État est largement excédentaire. En 2025, la taxe auto devrait rapporter plus de 2,2 milliards d’euros, tandis que le bonus écologique a été considérablement réduit et les primes à la conversion purement supprimées.
Pourquoi l’État n’a-t-il plus de limite pour augmenter le barème du malus ?
Depuis 2020 et la suppression du compte d’affectation spéciale (CAS), les recettes du malus ne sont plus plafonnées par les dépenses du bonus. Le malus est devenu un impôt de rendement qui renfloue les caisses sans plafond.
Pourquoi dit-on qu’il y a un découplage entre le bonus et le malus auto ?
Le découplage signifie que le malus, payé par le citoyen, est devenu un impôt direct perçu par l’État. En face, le bonus a été externalisé vers des certificats d’énergie (CEE), ce n’est donc plus l’État qui finance la transition de sa poche.
Le malus auto est-il une taxe écologique ou un impôt déguisé ?
De par ses projections de rentabilité exponentielle (4,4 milliards d’ici 2027), il est techniquement et budgétairement devenu un “impôt de rendement”. S’il était réellement une taxe écologique dissuasive qui marchait, ses recettes devraient théoriquement tomber à zéro.