Quand la modernisation ouvre les portes à la fraude

Les articles précédents ont documenté les techniques : VASP, CMI, immatriculation à l’étranger. Cet article remonte à la cause structurelle qui les rend toutes possibles.

Le 12 mars 2026, la Cour des comptes a publié un rapport dont les conclusions ont fait l’effet d’un séisme administratif :

« Cette large privatisation a ouvert des brèches qui ont permis à tout le spectre de la criminalité — de la petite délinquance au crime organisé — de pénétrer avec facilité dans ce système d’information. » — Cour des comptes, rapport SIV (mars 2026)

Le montant total des pertes :

CatégorieMontantSource
Taxes d’immatriculation non perçues550 M€/anCour des comptes
Fraude CMI invalidité90 M€ (2020-2024)Cour des comptes
Amendes non recouvrables (communes)90 M€Cour des comptes
Total730 M€

La fraude au malus écologique — les 100 millions documentés — n’est qu’une fraction de ce naufrage. Mais c’est la fraction qui touche les familles documentées sur ce site.

Avant / après 2017 : le contrôle supprimé

Avant 2017 (Préfectures)Après 2017 (SIV privatisé)
Agents1 900 fonctionnaires30 000 opérateurs privés
ContrôleHumain, au guichetAucun en temps réel
VérificationCohérence vérifiée en face-à-faceSaisie directe SIV
FraudeFreinée par présence physiqueFacilitée par l’anonymat

Le Plan Préfecture Nouvelle Génération (PPNG) de 2017 a fermé les guichets, redeployé les agents, et transféré l’intégralité des démarches en ligne.

La privatisation : 30 000 opérateurs, aucun contrôle

La réforme de 2017 ne s’est pas contentée de dématérialiser les démarches. Elle a confié l’enregistrement des opérations d’immatriculation à des opérateurs privés — concessionnaires, garages, mandataires, prestataires en ligne — auxquels l’État a délivré des habilitations. Ces professionnels habilités accèdent directement au SIV et saisissent eux-mêmes les données d’immatriculation au nom de leurs clients.

En 2026, plus de 30 000 opérateurs privés sont habilités à accéder au SIV. Ils réalisent plus des trois quarts des quelque 32 millions d’enregistrements effectués chaque année dans le système. L’État a délégué la quasi-totalité de ses opérations d’immatriculation à des acteurs privés — en conservant la responsabilité juridique et fiscale du système, mais en abandonnant le contrôle opérationnel.

La Cour des comptes identifie le problème structurel : la logique de « confiance a priori » qui a présidé à la délivrance des habilitations. L’État a accordé des accès au SIV à des dizaines de milliers de professionnels sans mettre en place les contrôles nécessaires pour vérifier qu’ils en faisaient un usage conforme. Les habilitations étaient accordées sur la base d’un dossier administratif. Les contrôles a posteriori — vérifications de cohérence, audits, inspections — étaient rares ou inexistants.

Le résultat est un système où un professionnel habilité peut saisir n’importe quelle information dans le SIV — reclasser un véhicule en VASP, enregistrer une exonération CMI, modifier une catégorie, créer une immatriculation fictive — sans qu’aucun contrôle automatisé ne détecte l’anomalie en temps réel. Le contrôle humain des préfectures a été supprimé. Le contrôle informatisé qui devait le remplacer n’a jamais été mis en place de manière efficace.

550 millions d’euros : l’ampleur du naufrage

Le rapport de la Cour des comptes, publié le 12 mars 2026, constitue la première évaluation consolidée de la fraude au SIV. Ses conclusions dépassent largement le seul malus écologique.

Le montant total des pertes est estimé à 730 millions d’euros, décomposé en trois catégories. Les taxes d’immatriculation non perçues — malus écologique, taxe régionale, taxe de gestion — représentent 550 millions d’euros. La fraude à la CMI invalidité représente 90 millions d’euros sur la période 2020-2024. Les amendes de stationnement et de circulation non recouvrables — parce que les véhicules fantômes ne sont pas rattachés à un propriétaire identifiable — représentent 90 millions d’euros pour les communes.

La Cour recense plus de 30 mécanismes frauduleux distincts, classés en plusieurs catégories : fraude fiscale (VASP, CMI, exonérations indues), fraude technique (maquillage de véhicules, remise en circulation de véhicules inaptes), détournement des accès au SIV (usurpation d’habilitation, sociétés fictives), et fraude interne (implication marginale d’agents de l’administration).

Le système recèle 1 million de « véhicules fantômes » — des véhicules enregistrés dans le SIV mais dont le propriétaire réel est introuvable. Ces véhicules circulent légalement en apparence, mais aucun PV ne peut être recouvré, aucune assurance vérifiée, aucun contrôle technique imposé. Ils constituent un risque de sécurité routière en plus d’un manque à gagner fiscal.

Trois cents sociétés fictives ont été identifiées — créées dans le seul but d’obtenir une habilitation au SIV et de réaliser des immatriculations frauduleuses à grande échelle. Un seul faussaire a enregistré 265 000 fausses démarches en trois ans sans que personne ne réagisse.

Le piratage des garages habilités : la fraude dans la fraude

Au-delà des garages fantômes et des sociétés fictives, un phénomène nouveau a émergé : le piratage des habilitations de garages légitimes.

Des campagnes de phishing (hameçonnage) ciblant les garagistes et concessionnaires imitent les communications de l’ANTS. Le fraudeur récupère les identifiants SIV du professionnel et réalise des centaines d’opérations à son insu — immatriculations fictives, reclassements VASP, exonérations CMI. Le garage victime se retrouve ensuite avec des créances réclamées par le Trésor public pour des opérations qu’il n’a jamais effectuées.

La Fédération Nationale de l’Automobile (FNA) a réalisé un sondage auprès de 220 garages début 2026 : plus d’un quart de leurs dirigeants se disait victime d’une usurpation de leur identité SIV. Mobilians rapporte des cas où les montants des opérations frauduleuses réalisées sous l’identité d’un garage piraté atteignent 900 000 euros.

« Le compte SIV d’un professionnel a émis en une nuit plus de certificats d’immatriculation qu’en plusieurs années. » — Question écrite à l’Assemblée nationale

L’absence de contrôle de volumétrie — un mécanisme informatique élémentaire — a permis cette fraude massive.

Un mois après la publication du rapport de la Cour des comptes, l’ANTS elle-même s’est fait pirater, compromettant les données de 11 millions de comptes utilisateurs. Le système censé sécuriser les titres est devenu le maillon faible de la chaîne.

Le personnel : -58 % en six ans

La Cour des comptes documente un facteur aggravant rarement mentionné : l’effondrement des effectifs consacrés au contrôle des immatriculations.

Le personnel affecté aux certificats d’immatriculation des véhicules a reculé de 58,2 % entre 2016 et 2022. Les 1 900 agents de guichet des préfectures n’ont pas été remplacés par un nombre équivalent de contrôleurs informatisés. La réforme a supprimé les contrôleurs humains sans les remplacer par des contrôles automatisés efficaces. Le résultat est un système moins contrôlé que jamais — avec des montants en jeu plus élevés que jamais.

Cette réduction d’effectifs n’est pas propre au SIV. Elle s’inscrit dans la politique de réduction des effectifs de la fonction publique qui touche les préfectures depuis plus d’une décennie. Mais ses conséquences sont spécifiques au domaine de l’immatriculation : chaque poste supprimé est un contrôle en moins, un véhicule fantôme en plus, une fraude non détectée.

« Les premières inflexions demeurent insuffisantes tant que le futur système d’immatriculation, annoncé pour 2028, ne sera pas capable de bloquer les fraudes en amont. » — Cour des comptes

Le nouveau SIV n’arrivera pas avant 2028 — onze ans après l’ouverture de la brèche.

Le lien avec le malus : la même faille, les mêmes victimes

La fraude au SIV et le piège du malus pour les familles documenté sur ce site ne sont pas deux problèmes séparés. Ils sont les deux faces d’un même dysfonctionnement systémique.

Le même SIV qui permet à un fraudeur de reclasser un SUV en ambulance sans contrôle est celui qui oblige une mère isolée à avancer 80 000 euros pour exercer son droit à l’abattement. Le même système qui ne vérifie pas si une CMI a été utilisée six fois est celui qui ne permet pas d’appliquer l’abattement familial directement.

Le SIV a été conçu pour simplifier les démarches. Il a simplifié les démarches des fraudeurs. Il a compliqué celles des citoyens honnêtes. Il a supprimé les contrôles qui empêchaient la fraude. Il n’a pas ajouté les fonctionnalités qui auraient protégé les familles (application directe de l’abattement, moyens de paiement diversifiés, contrôle de cohérence CMI).

La Cour des comptes appelle à une « reprise en main urgente ». Cette reprise en main ne devrait pas seulement colmater les failles de la fraude. Elle devrait aussi corriger les failles de l’accès au droit. Le futur SIV, annoncé pour 2028, devrait être l’occasion de refonder le système sur deux principes simultanés : bloquer les fraudes en amont ET appliquer les abattements en amont. Empêcher le garage fantôme de reclasser un SUV en ambulance ET permettre à la famille de trois enfants de payer le malus réel (1 276 euros) au lieu du malus brut (80 000 euros).

Les deux corrections relèvent de la même logique technique : des contrôles automatisés, des croisements de bases de données, une vérification en temps réel de la cohérence des informations saisies. L’une protège l’État contre les fraudeurs. L’autre protège les citoyens contre le système. Les deux sont nécessaires. Aucune des deux n’a été mise en œuvre en neuf ans de fonctionnement du SIV privatisé.

Quatre questions parlementaires, une seule réponse : le silence

Le problème est connu du Parlement. Quatre questions écrites ont été déposées à l’Assemblée nationale au cours des premiers mois de 2026, par quatre députés de groupes différents, sur le même sujet : la fraude au SIV.

La députée Françoise Buffet alerte sur « les dérives du système d’immatriculation des véhicules » et « l’émergence d’entreprises peu scrupuleuses offrant aux automobilistes des stratégies pour contourner la loi ». La députée Michèle Tabarot interroge sur « la recrudescence des fraudes affectant le SIV » et « la multiplication d’attaques informatiques ciblant les accès SIV ». Le député Jean-Luc Warsmann dénonce « la recrudescence particulièrement préoccupante des usurpations d’habilitation ». Le député Stéphane Mazars s’alarme de la « multiplication de tentatives d’hameçonnage ».

Ces questions écrites sont les signaux d’alarme du système démocratique. Elles montrent que le problème est identifié, documenté, et porté au niveau gouvernemental. Mais les réponses — quand elles arrivent — sont évasives. Le gouvernement mentionne la future version du SIV, les travaux de l’ONAF, et les « premières mesures » prises. Aucune réponse ne donne de calendrier précis, de budget alloué, ni de résultats mesurables.

Le SIV privatisé a généré 730 millions d’euros de pertes par an. La réponse arrive en 2028. Le malus a été multiplié par 30 pendant cette période — comme le documente la trajectoire des recettes. Le contrôle n’a pas été multiplié par 30. Et ce sont les citoyens honnêtes — familles, garages légitimes, communes — qui paient la différence.


Cet article est le cinquième de la rubrique « Fraude & Contournement ». Il identifie la cause structurelle commune à toutes les fraudes documentées dans les quatre articles précédents : la dématérialisation du SIV et sa privatisation sans contrôle adéquat. L’article suivant — le dernier de cette rubrique — pose la synthèse : les riches contournent, les modestes subissent.

Les données proviennent du rapport de la Cour des comptes du 12 mars 2026 (« accident industriel », 550 M€, 730 M€, 30+ mécanismes, 1 million de véhicules fantômes, 300 sociétés fictives), du Journal Auto, de la Banque des Territoires, de l’Epoch Times, de l’ADCF, de Cartegriseminute, et des questions parlementaires n° 3079, 12383, 13077, 13387.

Dernière mise à jour : 3 mai 2026.