Moins de bâton, plus de bornes

Si un pays européen devait servir de modèle pour la transition automobile, ce ne serait ni la France (malus record), ni l’Allemagne (zéro malus), ni la Belgique. Ce seraient les Pays-Bas.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les émissions moyennes des véhicules neufs vendus aux Pays-Bas sont de 65 g/km de CO₂ — les plus basses de l’Union européenne. La densité de bornes de recharge publiques est de 8 pour 1 000 habitants — la plus élevée d’Europe, et six fois supérieure à celle de la France (1,2 pour 1 000). La part de marché des véhicules électriques dans les ventes neuves dépasse 30 %. Et leur taxe à l’achat (BPM) — bien que significative — reste proportionnelle, plafonnée de facto par les émissions, et sans les excès du malus français.

Les Pays-Bas n’ont pas obtenu ces résultats en taxant plus fort. Ils les ont obtenus en investissant massivement dans l’infrastructure qui rend la transition possible. Moins de bâton, plus de bornes. C’est la leçon la plus importante de cette rubrique — et celle que la France refuse obstinément d’entendre.

La BPM : une taxe CO₂ significative mais proportionnelle

La BPM (Belasting van Personenauto’s en Motorrijwielen) est la taxe d’immatriculation néerlandaise. Elle est due lors de la première mise en circulation d’un véhicule aux Pays-Bas — neuf ou occasion importé. Son montant est déterminé par les émissions de CO₂ du véhicule, selon un barème progressif.

Le barème BPM est structuré par tranches d’émissions. Pour les véhicules émettant entre 1 et 82 g/km, un tarif de base modéré s’applique (environ 400 euros en 2024). Au-delà, chaque gramme supplémentaire de CO₂ génère une taxe additionnelle qui augmente par paliers. Les véhicules diesel supportent un supplément spécifique. Les véhicules électriques, qui émettaient 0 g/km, étaient totalement exonérés de BPM jusqu’en 2024. Depuis 2025, ils paient un forfait fixe d’environ 667 euros — une contribution modeste mais symboliquement significative : même l’électrique participe au financement des infrastructures.

Pour un SUV familial émettant 190 g/km, la BPM s’élève de 15 000 à 25 000 €. C’est significatif, mais trois à cinq fois inférieur au malus français de 80 000 €.

La BPM ne dépasse jamais la valeur du véhicule. Elle est proportionnelle et non confiscatoire.

« Le mécanisme français, où le malus peut atteindre 229 % du prix du véhicule, n’a aucun équivalent aux Pays-Bas. » — Comparaison des modèles de taxation

Pour les véhicules d’occasion, une décote est appliquée en fonction de l’ancienneté du véhicule, réduisant significativement la BPM. Cette décote — plus généreuse que le système français de coefficients forfaitaires — atténue l’impact sur le marché de l’occasion importé.

L’infrastructure : le vrai levier de la transition

Le résultat le plus frappant du modèle néerlandais n’est pas sa taxation — c’est son infrastructure. Les Pays-Bas disposent du réseau de bornes de recharge le plus dense d’Europe, avec environ 150 000 points de charge publics pour 17,6 millions d’habitants, soit 8 bornes pour 1 000 habitants.

À titre de comparaison, la France dispose d’environ 80 000 points de charge publics pour 68 millions d’habitants, soit 1,2 borne pour 1 000 habitants. L’écart de densité est de 1 à 6,7. Un conducteur néerlandais est presque sept fois plus susceptible de trouver une borne de recharge à proximité qu’un conducteur français.

Cette densité d’infrastructure est le résultat d’un investissement massif et précoce. Le gouvernement néerlandais a déployé un programme national de bornes dès 2009, avec des subventions aux municipalités, des obligations pour les promoteurs immobiliers (installation de bornes dans les parkings neufs), et des partenariats avec les entreprises d’énergie. L’objectif était de rendre la recharge aussi facile que le plein d’essence — et dans les grandes villes néerlandaises, cet objectif est largement atteint.

« Les pays les moins émetteurs de l’UE sont aussi ceux qui ont le plus de bornes de recharge. L’infrastructure prédit les émissions mieux que la taxation. » — Étude Caroom sur la fiscalité automobile

La corrélation bornes-émissions

L’étude Caroom, portant sur l’Europe, arrive à une conclusion qui devrait centrer le débat français : la corrélation entre taxation et baisse des émissions est faible, mais celle avec les bornes est très forte.

PaysBornes / 1000 habMalus maxÉmissions moy.
Pays-Bas8,0~25 000 €65 g/km
France1,280 000 €91 g/km
Allemagne1,40 €114 g/km
Pologne0,160 €133 g/km

Un automobiliste qui sait qu’il trouvera une borne à moins de 500 mètres passe à l’électrique. Un automobiliste qui craint de tomber en panne sur une route nationale ne le fera pas, quel que soit l’impôt à l’achat ou le marché gris.

La France investit dans le bâton (3 milliards de recettes de malus) mais sous-investit dans les bornes. Les Pays-Bas investissent dans les bornes et modèrent le bâton. Le résultat — 65 g/km contre 91 g/km — dit quel modèle fonctionne.

La fiscalité de détention : MRB et convergence

Les Pays-Bas combinent la BPM avec une taxe annuelle de détention : la MRB (Motorrijtuigenbelasting), fondée sur le poids et la province. La convergence fiscale entre électrique et thermique y est programmée :

PériodeRéduction MRB pour les VEObjectif
2025-75 %Incitation forte
2026 - 2028-30 %Baisse de l’avantage
2029-25 %Transition finale
20300 %Neutralité technologique

Cette trajectoire assume que l’avantage fiscal électrique n’est pas éternel. En France, à l’inverse, l’absence de malus sur les électriques semble pérenne, tandis que le fardeau thermique augmente.

La convergence néerlandaise envoie un message de maturité : la transition est en cours, les avantages initiaux ont joué leur rôle, et le système fiscal revient progressivement à la neutralité entre les motorisations. Le message français est inverse : la punition augmente, l’avantage électrique est permanent, et le système diverge de plus en plus.

Le modèle néerlandais pour les familles

Le modèle néerlandais pour les familles

Les Pays-Bas n’ont pas de mécanisme d’abattement familial. La BPM s’applique identiquement quel que soit le nombre d’enfants.

Mais cette absence est compensée : la BPM ne dépasse jamais la valeur du véhicule. Une famille qui achète un monospace d’occasion à 25 000 € ne paiera jamais 80 000 € de taxes. Le réseau de bornes rend l’alternative électrique praticable.

La combinaison d’une taxe proportionnelle et d’une infrastructure dense offre une véritable liberté de choix. En France, l’ineffectivité du droit contraint les familles : ni un malus soutenable, ni une alternative accessible.

Ce que la France pourrait apprendre des Pays-Bas

Le modèle néerlandais enseigne trois principes que la France ignore.

Le premier est que l’infrastructure crée la transition. Ce ne sont pas les taxes qui font passer les automobilistes à l’électrique — ce sont les bornes. Un malus de 80 000 euros sans borne de recharge à proximité ne produit pas de transition. Il produit du ressentiment, du contournement, et du vieillissement du parc. Huit bornes pour 1 000 habitants avec une BPM modérée produisent 65 g/km de moyenne. La France devrait investir ses 3 milliards de recettes de malus dans les bornes — pas dans le « grand tout ».

Le deuxième est que la proportionnalité est une force, pas une faiblesse. La BPM néerlandaise ne dépasse jamais la valeur du véhicule. Elle ne crée pas de situations confiscatoires. Elle ne piège pas les familles. Et elle obtient un meilleur résultat environnemental que le malus français déplafonné. La proportionnalité n’affaiblit pas le signal-prix — elle le rend acceptable. Et un signal acceptable est un signal qui fonctionne.

Le troisième est que la convergence est le signe de la maturité. Les Pays-Bas programment la fin des avantages fiscaux pour les véhicules électriques en 2030. La France programme l’augmentation du malus sur les véhicules thermiques jusqu’en 2028 au moins. L’un construit un système fiscal neutre à terme. L’autre construit un système fiscal divergent et confiscatoire. L’un fait confiance au marché et à l’infrastructure pour achever la transition. L’autre fait confiance à la punition.

Les résultats disent le reste : 65 g/km aux Pays-Bas, 91 g/km en France. Moins de punition, plus de bornes, moins d’émissions. La formule est simple. Elle n’est pas française.


Cet article est le quatrième de la rubrique « Comparaison Européenne ». Il complète le triptyque Allemagne (article 2), Belgique (article 3), Pays-Bas (article 4) en montrant trois alternatives au modèle français, chacune avec ses forces et ses limites. L’article suivant — le dernier de cette rubrique — synthétise l’absence de mécanisme d’avance-remboursement dans les autres pays européens.

Les données sur la BPM proviennent du Belastingdienst néerlandais et de Business.gov.nl. Les données sur l’infrastructure de recharge proviennent de l’ACEA et de l’étude Caroom. Les données sur la MRB et les réductions pour véhicules électriques proviennent de Business.gov.nl et de KVK. Les émissions moyennes par pays proviennent de l’étude Caroom et de l’ACEA.

Dernière mise à jour : 3 mai 2026.